L’accélération de la rénovation énergétique devient un enjeu de souveraineté

L’accélération de la rénovation énergétique devient un enjeu de souveraineté

Dans l’EXPRESS du 17 mars dernier, Aurélien Saussay (1) écrivait dans sa chronique : « la rénovation énergétique aussi, est un sujet de souveraineté et de sécurité ». Comment ne pas lui donner raison et creuser, après lui, le sillon de ce qui représente l’un des défis majeurs du secteur du bâtiment en général et de notre profession en particulier.

L’énergie la moins chère est toujours celle qui n’est pas consommée

Et la rénovation des bâtiments est un facteur important pour aller vers la sobriété énergétique, elle-même moyen significatif de l’obtention de l’objectif de la neutralité carbone en 2050.

D’après le scénario énergétique détaillé dans le rapport NegaWatt 2050 (2) et schématisé ci-dessous, la sobriété permettrait une réduction de 28 % de la consommation totale d’énergie nationale à cet horizon. Et l’efficacité énergétique compléterait.

Quelle différence entre sobriété et efficacité énergétique ?

Plus spécifiquement, la sobriété énergétique consiste à réduire la consommation d’énergie en n’utilisant pas celle-ci comme faire du vélo plutôt que prendre sa voiture ou en économisant celle-ci comme lorsqu’on baisse la température du chauffage de 1 ou 2 degrés. C’est donc le résultat d’une décision d’usage.

Tandis que l’efficacité énergétique s’obtient en utilisant des systèmes plus performants, donc moins énergivores et en isolant les bâtiments afin qu’ils consomment moins tout en assurant le même service et le même confort thermique. C’est ici le résultat d’une conception-construction ou d’une rénovation.

On voit bien que ces deux cas de figure sont des moyens amplificateurs de limitation durable de notre dépendance vis-à-vis des énergies fossiles.

Quelle dépendance énergétique pour la France ?

Depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine, notre attention s’est accrue sur les problèmes de dépendance énergétique. Ainsi, nous avons appris que chaque jour, notamment l’hiver, l’Union Européenne achète pour près d’un milliard d’euros de pétrole, de gaz et de charbon à la Russie.

Le pétrole est le produit le plus importé en France, que ce soit sous une forme brute ou raffinée. Nos premiers fournisseurs sont l’Arabie saoudite, le Kazakhstan et la Russie. Sur le territoire métropolitain, cette source d’énergie se place en deuxième position dans le mix énergétique des consommations après l’électricité.

En troisième position se trouve le gaz naturel. Il arrive surtout de Norvège, qui représente à elle seule 36 % du gaz importé en France en 2020. En second fournisseur se retrouve la Russie à 17 %. Enfin vient le charbon, qui est principalement importé d’Australie et ici encore de Russie.

Pour la France, la Russie n’est pas le plus gros fournisseur d’énergies fossiles mais l’embargo sur l’énergie russe pourrait coûter entre 3,6 et 7,2 milliards d’euros à notre économie.

Le 8 avril dernier, à la veille de l’annonce d’une nouvelle salve de sanctions européennes, le site Alternatives Economiques (3) attirait notre attention sur le fait qu’un arrêt des importations énergétiques depuis la Russie – gaz, charbon et pétrole – aurait un impact « très faible » en France. Dans la même veine, Philippe Martin, le président du Conseil d’Analyse Economique estime dans une étude (4) que « les entreprises, individuellement, et l’économie [en Europe], globalement, sont capables de minimiser l’impact » d’un embargo sur les importations d’énergies fossiles depuis la Russie.

Un embargo sur le charbon et le pétrole russe aurait un impact plutôt symbolique, car les deux parties, russe et européenne, pourraient aisément réorganiser leur réseau de vente et d’approvisionnement.

Le gaz naturel est le sujet clef, parce que les Russes n’ont pas la capacité de réorienter leurs exportations de gaz vers des clients alternatifs, en l’absence d’infrastructures appropriées ; il faut des années pour construire un gazoduc. Comme déjà indiqué ci-avant, dans l’ensemble des énergies consommées en France, le gaz naturel russe est peu représentatif. Une myriade d’actions nous permettrait de minimiser l’impact de sa suppression, comme un peu plus de sobriété énergétique et de flexibilité dans la consommation électrique pour baisser la consommation de pointe réalisée grâce au gaz (centrale de dernier recours dite « marginale »), un renforcement de la production nucléaire et des énergies renouvelables et une augmentation de nos importations de gaz naturel liquéfié (GNL) depuis d’autres pays.

La France peut se passer des hydrocarbures russes

Le Conseil d’Analyse Economique ne fait aucune recommandation en ce sens. Il veut juste montrer que le coût économique d’un embargo sur le gaz russe existe mais que l’impact serait gérable. Son président indique : « Nous estimons que l’impact négatif sur le revenu national pourrait être de l’ordre de 0,15 % à 0,3 %. Un chiffre qui prend en compte tous les effets en cascade. Nous sommes donc très loin du cataclysme économique qu’ont pu représenter le Covid et les confinements successifs. On peut ainsi écarter avec un très haut degré de confiance un scénario d’effondrement du PIB de plus de 1 % en France ».  

Donc, puisque se passer des hydrocarbures russes est possible, on y gagnera d’autant en n’oubliant pas qu’il existe un moyen efficace et bien connu de réduire leur consommation dans le secteur du bâtiment…

La rénovation énergétique, la solution

Comme le rappelle Aurélien Saussay dans l’article cité au début de l’article : « Les techniques dites de rénovation en profondeur, qui reposent sur la rénovation complète d’un logement, permettent des gains de consommation énergétique de 75 à 80 %. Elles impliquent en premier lieu une amélioration drastique de l’isolation thermique des parois et de la toiture du bâti, permettant une importante réduction des besoins en chauffage. Vient ensuite l’installation d’un système de chauffage performant – pompe à chaleur ou chaudière à condensation notamment. Le séquençage et la cohérence de ces opérations ont leur importance, afin d’éviter l’installation d’une chaudière surdimensionnée avant d’avoir bénéficié des économies offertes par l’isolation ».

Ces idées ne sont pas nouvelles. Elles apparaissaient dans la directive européenne relative à la performance énergétique des bâtiments de 2010. En France, l’objectif de 500.000 rénovations énergétiques annuelles émerge dès le premier Grenelle de l’environnement en 2008. Jamais cette cible ne sera atteinte sous le mandat de Nicolas Sarkozy, le rythme annuel ne dépassant pas la barre des 100.000 logements rénovés en profondeur. Qu’à cela ne tienne, la loi sur la transition énergétique et la croissance verte de 2015 réitérera ce chiffre et lui donnera force de loi. Malgré cela, le volume annuel des rénovations n’a pas décollé quand François Hollande quitte l’Élysée. Durant le mandat d’Emmanuel Macron, la Loi énergie-climat (5) confirme pourtant l’objectif en 2019, et le renforce encore en visant cette fois la neutralité carbone pour l’ensemble des parcs résidentiels et tertiaires en 2050. 

Afin de se conformer aux objectifs de cette Stratégie nationale bas carbone (SNBC), il s’agirait, selon le Haut Conseil pour le Climat (6) de passer d’environ 70.000 rénovations globales effectuées annuellement (moyenne sur la période 2012-2018) à 370.000 à compter de 2022 et 700.000 par an à compter de 2030.

La « stratégie pour une vague de rénovations » lancée en 2020 par la Commission européenne (7) comprend, notamment les actions principales suivantes :

  1. Renforcer la réglementation, les normes (RE2020, décret tertiaire…) et l’information sur la performance énergétique des bâtiments,
  2. Assurer un financement accessible (Plan France-Relance, prêts verts…) et bien ciblé des opérations de rénovation (programme France-Rénov’…),
  3. Accroître les capacités à préparer et à mettre en œuvre des projets de rénovation, depuis l’assistance technique aux autorités nationales et locales jusqu’à la formation et l’amélioration des compétences techniques des travailleurs dans les nouveaux emplois verts.
  4. Développer le marché des produits et services de construction durables, ce qui inclut l’intégration de nouveaux matériaux et de solutions fondées sur la nature, ainsi que la révision de la législation sur la commercialisation des produits de construction et les objectifs de réutilisation des matériaux et de valorisation de la matière.

Quels apports des membres de l’OPQTECC dans cette stratégie ?

C’est naturellement sur les deux derniers points que notre organisme peut apporter sa pierre aux objectifs définis dans la SNBC en profitant du Plan France-Relance et en accompagnant l’accélération massive de la rénovation des bâtiments. Parallèlement, nos expertises permettent de traiter le sujet essentiel évoqué au point numéro 1 qu’est l’analyse du cycle de vie (8) qui impacte la performance environnementale imposée par la RE2020.

En sus de cette stratégie communautaire, le paquet « Ajustement à l’objectif 55 » (9) vise en 2021 à intégrer le transport et le bâtiment dans le processus de décarbonation de l’Union. Étant donné que ces deux secteurs représentent respectivement 22 % et 35 % des émissions de l’Union, leur décarbonation est essentielle pour qu’elle atteigne les objectifs climatiques définis.

Avec Fit for 55, la Commission propose la primauté de l’efficacité énergétique, l’exemplarité des bâtiments publics en ce sens, la mise en œuvre de systèmes de management de l’énergie et des audits énergétiques rigoureux, ainsi qu’une refonte du cadre fondée sur le principe général selon lequel la taxation des produits énergétiques et de l’électricité devrait être fondée à la fois sur leur contenu énergétique et leurs performances environnementales, et que différents niveaux minimaux de taxation devraient être autorisés pour les carburants, les combustibles de chauffage et l’électricité afin de promouvoir des choix énergétiques plus écologiques.

Laquelle politique limitera notre dépendance énergétique et, comme le dit Aurélien Saussay : « nous permettra de renforcer définitivement notre résilience collective face aux chocs énergétiques à venir, d’améliorer notre balance commerciale, et surtout nous soustraira à la merci de régimes autoritaires qui peuvent soudain devenir hostiles voire ennemis. »

1 : Aurélien Saussay est chercheur au Grantham Research Institute on Climate Change de la London School of Economics

2 : Negawatt 2050

3 : alternatives-economiques.fr

4 : CAE : stop energy imports from Russia

5 : Loi énergie-climat

6 : Haut Conseil pour le Climat

7 : Stratégie de la Commission européenne pour la rénovation

8 : article 1.3 et suivants du Guide RE2020

9 : Commission européenne : Fit for 55

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