La transition écologique signifie t’elle l’arrêt de la croissance économique ?

La transition écologique signifie t’elle l’arrêt de la croissance économique ?

Qu’appelle -t- on la transition écologique ?

De manière générale, il s’agit du processus par lequel les sociétés humaines s’adaptent aux changements environnementaux et, en même temps, réduisent leurs impacts sur la planète. Il implique des transformations profondes dans les modes de production et de consommation, de transport, d’approvisionnement en énergie, d’habitat, etc. Il vise aussi à atteindre un développement durable, c’est-à-dire un développement qui répond aux besoins présents des citoyens sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs.

La transition écologique est un enjeu majeur pour le XXIème siècle. Elle vise essentiellement à :

  1. réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES),
  2. préserver les ressources naturelles et la biodiversité,

en adaptant nos modes de vie, de déplacement de production de biens et services au changement climatique créé par la combustion des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz naturel) depuis presque trois siècles.

Mais en nous libérant de ces énergies qui produisent les GES, la transition écologique implique-t-elle nécessairement l’arrêt de la croissance économique telle que nous la connaissons depuis 1750, date couramment retenue pour marquer le début de la révolution industrielle ?

La réponse à cette question dépend de la manière dont on définit la croissance économique.

Quelle est la définition de la croissance économique ?

Si nous définissions la croissance comme la seule augmentation, en volume et/ou en valeur, de la production de biens et de services, alors la transition écologique pourrait effectivement entraîner – dans certains secteurs et/ou pays – un ralentissement, un arrêt de la croissance voire une décroissance.

Comme le disait Kenneth BOULDING dans une citation prémonitoire : « Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » Cette phrase de l’économiste qu’il était, exprime bien le dilemme ressenti entre le désir de développement économique et les contraintes écologiques déjà ressenties dans les années 1960. Selon BOULDING, l’environnement et l’économie sont indissociables. Dans ses multiples publications, il a développé deux concepts importants pour l’économie que sont “le vaisseau spatial Terre” (note 1) et la grande Transition en constatant qu’une partie des problèmes portés à l’environnement est due à l’individu, une autre partie, beaucoup plus grande, est indéniablement due à l’addition des problèmes liés aux communautés d’individus.

Certains auteurs comme Luc FERRY (note 2), docteur en sciences politiques, philosophe et ancien ministre, soutient de son côté que la croissance économique n’est pas incompatible avec la préservation de l’environnement. Selon lui, le progrès technologique et l’innovation permettent dès maintenant, et à l’avenir, de dépasser les limites physiques du monde fini et de créer de nouvelles richesses sans nuire à la planète. Par exemple, il rappelle que l’invention de GUTENBERG a détruit l’activité des copistes… avant de permettre la création de millions d’emplois dans les métiers liés à l’imprimerie et à l’édition depuis 1455, date de la parution du premier livre imprimé.

C’est avant FERRY, ce que constatait déjà Joseph SCHUMPETER qui, en 1942, a introduit le concept de “destruction créatrice (note 3), qui nomme le processus économique continu par lequel l’irruption sur le marché d’innovations défie les entreprises déjà implantées et conduit les moins productives et les moins aptes à s’adapter à disparaître. C’est par ce processus que l’économiste soutenait, et nombre d’autres l’ont fait après lui, que le système se renouvelle et génère une croissance économique sur le moyen/long terme. Ainsi agit l’innovation: moteur de la croissance, elle voue l’ancien à l’obsolescence ou au musée. Aussi vitale qu’angoissante, elle galvanise les uns, paralyse les autres et en élimine certains.

Un autre économiste encore, comme Dennis MEADOWS, expert en dynamique des systèmes, met en garde contre les dangers d’une croissance économique illimitée et ses conséquences néfastes sur l’environnement. Dès 1972, il appelle à une transition vers un modèle de développement plus durable et respectueux des ressources naturelles sans risque de dégradation environnementale (note 4).

Tout le monde sait, ou comprend, que pour réussir la transition écologique cela nécessite des investissements importants dans des technologies non carbonées, lesquelles peuvent être plus coûteuses que les technologies traditionnelles basées sur une énergie peu chère. Ces investissements peuvent conduire à une augmentation des coûts de production et d’approvisionnement en énergie, ce qui peut se traduire par une hausse des prix de vente, une baisse de la rentabilité des entreprises si le marché ne peut accepter cette hausse et, par conséquent, un ralentissement de la croissance économique.

Cependant, si la croissance n’est plus seulement économique mais définie d’une manière plus large, comme une amélioration du bien-être de la population, alors la transition écologique pourrait bien conduire à une autre forme de croissance économique. En effet, elle peut créer de nouveaux emplois dans les secteurs des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique, de l’économie circulaire et de la protection de l’environnement. Ces emplois pourraient bien être plus productifs que les emplois des secteurs traditionnels, ce qui peut conduire à une augmentation de la richesse nationale.

En outre, la transition écologique induisant une amélioration de la qualité de vie des Français, cela se traduira par une longévité en bonne santé confortée, une augmentation de la consommation des ménages et de l’investissement des entreprises et collectivités. Cette augmentation de la demande peut, à son tour, conduire à une croissance économique.

En France, le gouvernement a fixé l’objectif de réduire les émissions de GES de 40 % d’ici 2030 par rapport à 1990. Cet objectif nécessitera des investissements très importants dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et la mobilité durable (note 5). Ces investissements pourraient être si importants qu’ils pourraient conduire à un ralentissement de la croissance économique des secteurs traditionnels à court terme (entre aujourd’hui et 10 ans), mais ils pourraient également conduire en même temps, et au-delà, à une croissance économique plus durable sur le moyen/long terme (2030-2100).

En ce sens, comme déjà évoqué ci-dessus, certains défendent l’idée d’une croissance verte, qui permettrait de concilier le développement économique et la protection de l’environnement grâce à l’innovation technologique, à l’efficacité énergétique et à la fiscalité écologique. D’autres soutiennent que la croissance économique est intrinsèquement incompatible avec les limites écologiques de la planète, et qu’il faut donc envisager une décroissance sélective, qui consisterait à réduire la production et la consommation des biens et services les plus polluants et les moins utiles, tout en préservant les besoins essentiels et le bien-être des citoyens en prônant la sobriété.

La transition écologique est un défi complexe et ces deux idées ne sont pas incompatibles.

Pour permettre cela, la transition nécessite un réel débat démocratique en France sur ce qu’ensemble nous voulons pour notre avenir, et une réelle coopération internationale, au minimum européenne, pour y arriver. Car la France ne peut avancer sans l’Union Européenne (UE) qui est à l’avant-garde de la coopération internationale pour la transition écologique. L’UE a adopté une série d’objectifs ambitieux pour réduire ses émissions de GES et atteindre la neutralité carbone d’ici 2050.

Pour atteindre ces objectifs :

  • L’UE a lancé le Pacte vert européen, lequel vise à transformer l’économie de l’Union en une économie plus durable. Le Pacte vert comprend un ensemble d’objectifs ambitieux pour réduire les émissions de GES, améliorer l’efficacité énergétique, protéger la biodiversité et promouvoir une économie circulaire.
La Transition écologique
  • Début 2016, l’UE a signé l’Accord de Paris sur le changement climatique, un traité international qui vise à limiter le réchauffement climatique à 2°C par rapport aux niveaux préindustriels. En ce sens, l’UE s’est engagée à réduire ses émissions de GES de 55 % d’ici 2030, et à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050.
  • L’UE finance des programmes d’aide au développement pour soutenir les pays en développement dans leur transition vers une économie durable. Ces programmes comprennent des investissements dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, la conservation de l’énergie et la protection de l’environnement.
  • En plus de ces initiatives, l’UE travaille également en étroite collaboration avec d’autres organisations internationales, telles que les Nations Unies, la Banque mondiale et le Programme des Nations Unies pour l’environnement, pour promouvoir la transition écologique au niveau mondial.

La transition écologique impose des choix politiques clairs et des arbitrages drastiques entre différents objectifs économiques, sociaux et environnementaux. La transition écologique n’est pas forcément synonyme d’arrêt de la croissance économique, mais elle suppose des transformations profondes de notre modèle de développement au niveau mondial, et plus près de nous, au niveau européen. Bien sûr, les solutions pérennes aux problèmes planétaires actuels passent par de multiples niveaux mais en fin de compte, c’est l’attitude de l’humanité qui doit changer, individuellement et dans son ensemble.

Ainsi, si on considère que la transition écologique ne sera pas nécessairement synonyme d’arrêt de la croissance économique, la manière dont la transition sera mise en œuvre déterminera son impact sur ladite croissance. Une transition ayant des objectifs clairs et partagés, planifiée et correctement financée pourrait bien conduire à une croissance économique durable, moteur de progrès social et de bien-être.

Cependant, ladite transition n’est pas sans défis. Encore une fois, elle nécessitera des investissements importants et des changements de comportement de la part des collectivités, des entreprises et des consommateurs.

Pour Ia réussir, il s’agit dès maintenant de changer la nature de la croissance, en la rendant plus sobre, plus circulaire, plus inclusive et plus respectueuse de l’environnement.

Voici quelques exemples concrets de la manière dont la transition écologique peut conduire à une croissance économique durable :

  • Le secteur des énergies renouvelables est en pleine croissance et offre de nombreuses opportunités d’emplois. En 2022, le secteur a créé 2,4 millions d’emplois dans le monde, et ce chiffre devrait continuer à augmenter significativement dans les années à venir.
  • L’efficacité énergétique doit contribuer à réduire les coûts énergétiques des entreprises et des ménages, ce qui peut libérer des ressources pour d’autres investissements. Une étude de l’OCDE a estimé que les économies d’énergie potentielles dans l’Union Européenne pourraient atteindre 20 % d’ici 2030. De plus, la rénovation des bâtiments va imposer aux acteurs de ce secteur des recrutements par millions dans les 20 ans à venir.
  • Les transports propres peuvent contribuer à réduire les émissions de GES et à améliorer la qualité de l’air. Les investissements dans les transports publics, les transports en commun et les véhicules électriques peuvent créer de nouveaux emplois.
  • L’essor réclamé par les consommateurs de l’agriculture paysanne, locale et notamment biologique, peut contribuer à réduire l’usage des intrants chimiques et à améliorer la qualité de l’eau. Etant, par essence, moins mécanisée que l’exploitation agricole semi-industrielle actuellement reine du marché, elle créera de nouveaux emplois.

En conclusion, les avantages potentiels d’une transition écologique réussie sont nombreux, et elle peut constituer un moteur de croissance économique durable pour les décennies à venir. Accessoirement, elle peut contribuer à sauver l’Humanité (note 6)… et non pas la planète comme le clament certains. Laquelle était là avant nous et tournera encore pendant des millions d’années après notre extinction.

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  • Note 1 : « The Economics of the Coming Spaceship Earth » (L’Économie du futur vaisseau spatial Terre), 1966. K.BOULDING dit dans ce livre qu’il faut se détacher de la « Cow Boy economy » (économie du gaspillage) pour se rapprocher de la « Spaceman economy » (économie qui ne gaspille pas, protège l’environnement car il n’y a aucune possibilité de ravitaillement, comme dans un vaisseau spatial. Ce qu’est, en fait, la Terre).
  • Note 2 : Les 7 écologies par Luc FERRY – J’ai lu – 2022
  • Note 3 : La destruction créatrice selon Joseph SCHUMPETER
  • Note 4 : Les limites à la croissance – 1972
  • Note 5 : La planification écologique
  • Note 6 : Selon une étude publiée dans Nature Geoscience, notre espèce pourrait bien figurer parmi les victimes de la prochaine extinction de masse. Les chercheurs ont analysé les données paléontologiques et climatiques des cinq dernières extinctions de masse survenues sur Terre, et ont constaté que les conditions actuelles sont similaires à celles qui ont précédé ces événements catastrophiques. Ils estiment que la combinaison du réchauffement climatique, de la dégradation des écosystèmes, de la perte de biodiversité et de la surexploitation des ressources naturelles pourrait conduire à un effondrement de la civilisation humaine, voire à son anéantissement.

Pour en savoir plus > France Stratégie : incidences économiques de l’action sur le climat

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